Avril 2024
Philosophie Magazine #178
De l’exégèse biblique à l’hypothèse Gaïa en passant par la découverte des microbes par Pasteur ou au projet de métro automatique avorté Aramis, le fil directeur de l’œuvre de Bruno Latour (1947-2022) ne saute pas immédiatement aux yeux. Y en a-t-il vraiment un ? L’ensemble de son travail manifeste, par sa diversité même, une sensibilité et un intérêt indéniable à la diversité des « choses », à la diversité de leurs « modes d’être ».
Les choses, contrairement aux « objets » fantasmés par la modernité, que le « sujet » doit tenir à distance, nous interpellent, nous affectent, nous transforment de fond en comble. Impossible d’établir une coupure nette entre les hommes et les choses. De ce point de départ, l’on peut tracer deux axes de la réflexion latourienne telle qu’elle se déploie au départ, de son travail sur Pasteur jusqu’à la fin des années 1990.
Ces deux dimensions constituent, du point de vue du sociologue et philosophe, un démenti cinglant apporté au projet (ou plutôt au fantasme) de la modernité : celui d’un « Grand Partage », pour reprendre le mot de Phillipe Descola, entre nature et culture, objectivité et subjectivité, etc. Ce projet n’a jamais été réalisé. Il était irréalisable. « Nous n’avons jamais été modernes », tranche Latour dans l’essai polémique qui porte ce titre, publié en 1991.
C’est cet arrière-plan théorique qui conduira tout naturellement Latour vers l’écologie à partir de 1999 (et la publication de Politiques de la nature). Toute son œuvre est en effet tournée vers le souci des « non-humains » les uns par rapport aux autres. Latour proposera notamment, dans le sillage de Michel Serres, la création d’un « Parlement des choses » pour donner voix à l’ensemble de ces êtres qui sont privés de parole dans nos espaces politiques humains. Ce souci écologique revêt deux facettes principales.
S’il est difficile, impossible même, de résumer une œuvre plurielle comme celle de Latour, il est indéniable que cette œuvre est sous-tendue par un fil rouge. L’ontologie plate qu’il propose, c’est-à-dire une pensée horizontale qui refuse de hiérarchiser les choses et s’interdit de les considérer comme des entités isolées, est un apport majeur à la philosophie comme à la sociologie et à la science. Elle est surtout une invitation à explorer de nouveaux champs, mêmes les plus insolites. Invitation, en somme, à la curiosité qui s’affranchit des grands partages disciplinaires. Latour n’a cessé de pratiquer cette pensée des interstices, des entre-deux, qui exige d’oublier les frontières instituées. Son œuvre restera comme l’une des plus marquantes de ce début de siècle.
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