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Philosophie magazine n°178 - mars 2024

Avril 2024

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© Emily Bernal/Unsplash

Ça plane pour moi

Michel Eltchaninoff, publié le 06 juin 2023 3 min

« En lisant le rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement sur la pollution plastique, qui a donné lieu à de rudes négociations internationales à Paris la semaine dernière, j’ai un air dans la tête dont je ne parviens pas à me débarrasser : Ça plane pour moi, de Plastic Bertrand. Eh oui, le plastique, ça colle.

Autant le dire d’emblée, la situation est monstrueuse : alors que le plastique prolifère du fond des océans au sommet de l’Everest, dessine des continents sur les eaux, participe aux émissions de gaz à effet de serre, envahit les paysages, s’insinue dans la chaîne alimentaire et dans nos organismes, les experts de l’ONU expliquent que si rien n’est fait, la production de plastiques (460 millions de tonnes en 2019, le double de l’an 2000) pourrait encore tripler d’ici 2060. La quantité de déchets également. Comme les pays en développement sont aussi friands de plastique que nous, et que les compagnies pétrolières n’ont pas l’intention d’interrompre la manne qu’il représente, le danger est grand, dans quelques décennies, d’étouffer sous des monceaux de sacs, de bouteilles vides et de poupées Barbie.

Toujours cet air dans ma tête :

“Allez hop ! Un matin une louloute est v’nue chez-moi
Poupée de cellophane, cheveux chinois
Un sparadrap, une gueule de bois
A bu ma bière dans un grand verre en caoutchouc (hou-hou-oou-oou!)
Comme un Indien dans son igloo
Ça plane pour moi
Ça plane pour moi”

Les remèdes existent bien, mais rien n’est simple. Le recyclage, proposé comme la solution miracle, coûte très cher et pollue. En plus, la déperdition est énorme : après avoir soigneusement séparé vos déchets, ceux-ci sont souvent réunis au moment de l’incinération. Ainsi en 2019, sur les 55 millions de tonnes (15% de l’ensemble) de déchets collectés pour être recyclés, 22 millions ont été perdus au cours du processus.

“Allez hop ! T’occupe, t’inquiète, touche pas ma planète
It’s not today que le ciel me tombera sur la tête…”

Euh, Plastic, si. Et bientôt. Mais je ne veux pas jeter la pierre au chanteur. Après tout, comme lui, j’ai grandi dans un monde plastifié. Petit, je jouais aux Playmobil et aux Lego, pas aux soldats de plomb ni au Meccano. Dès 1957, Roland Barthes avait chanté les vertus magiques du plastique dans ses Mythologies. Il est “plus qu’une substance”, il est “l’idée même de sa transformation infinie”, pouvant “former aussi bien des seaux que des bijoux”. Car “l’homme mesure sa puissance” en modelant le réel, et ce pouvoir infini “lui donne l’euphorie d’un glissement prestigieux le long de la Nature”. Depuis plus de 70 ans, notre culture est tout imprégnée de plastique. Avec lui, nous célébrons la couleur, la légèreté, la polyvalence, la fluidité, la beauté accessible à tous. La joie, en somme.

Il ne sera pas évident de nous débarrasser de cette matière empoisonnée. Car y renoncer va à l’encontre de trois croyances fondamentales de notre modernité.
Premièrement, nous avons été élevés dans l’idée d’un temps linéaire, orienté vers le progrès. Chaque génération est appelée, en Occident, à dépasser la précédente pour construire un avenir meilleur. Or, avec l’économie du recyclage, nous avons confusément le sentiment de tomber dans une temporalité cyclique et répétitive.

Deuxièmement, il va falloir apprendre à vivre avec de la seconde main. Le vocabulaire économique évoque une “mentalité vierge” pour désigner la fabrication de nouveaux objets. Faudra-t-il s’habituer à la remplacer par la “mentalité du déchet” ? Or le déchet, c’est vieux, c’est pourri, c’est répugnant. Pas du tout dans le style de Plastic Bertrand. Les choses que nous achèterons ne seront plus rutilantes. Elles respireront moins le neuf. Pourrons-nous nous délester de notre dégoût du sale ?

Enfin, nous allons devoir nous alourdir, remplir nos sacs (pas en plastique les sacs, si possible) de gourdes, de couverts en métal, de récipients en verre. Nos vélos et nos voitures vont reprendre du poids. Nous devrons courber les épaules et marcher plus lentement en portant des sacs en papier qui se déchirent sous la pluie. À rebours de l’humeur de notre civilisation digitale qui veut que nous soyons plus rapides, plus mobiles, plus légers.

Bref, si nous voulons respirer dans les années qui viennent, nous allons devoir modifier de fond en comble nos façons, non seulement de penser, mais de sentir le monde, le temps, nos corps, nos vies. Autant dire que ce n’est pas gagné. »

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