Avril 2024
Philosophie Magazine #178
Quelle est au fond la différence entre un bricoleur et un ingénieur ? C’est la question à laquelle s’attelle le philosophe et anthropologue Claude Lévi-Strauss dans le texte qui a été soumis aux candidats du baccalauréat général cette année. Dans cet extrait issu de La Pensée sauvage, publié en 1962, Lévi-Strauss redonne ses lettres de noblesse à l’activité de bricolage, dépréciée par un Occident qui survalorise plutôt l’intellect et l’abstraction. Attention, le plan et la réponse suivante sont une proposition de correction : il s’agit ici de pistes possibles de traitement du sujet et non de la copie-type attendue par les correcteurs !
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« Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils, conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les “moyens du bord”, c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. L’ensemble des moyens du bricoleur n’est donc pas définissable par un projet (ce qui supposerait d’ailleurs, comme chez l’ingénieur, l’existence d’autant d’ensembles instrumentaux que de genres de projets, au moins en théorie) ; il se définit seulement par son instrumentalité, autrement dit et pour employer le langage même du bricoleur, parce que les éléments sont recueillis ou conservés en vertu du principe que “ça peut toujours servir”. De tels éléments sont donc à demi particularisés : suffisamment pour que le bricoleur n’ait pas besoin de l’équipement et du savoir de tous les corps d’état ; mais pas assez pour que chaque élément soit astreint à un emploi précis et déterminé. Chaque élément représente un ensemble de relations, à la fois concrètes et virtuelles ; ce sont des opérateurs, mais utilisables en vue d’opérations quelconques au sein d’un type. »
Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage (1962)
« Bricoleur du dimanche », « C’est du bricolage ! », etc. Nous avons tendance à déconsidérer la pratique du bricolage et à n’y voir qu’un simple loisir, voire un passe-temps très inférieur à d’autres activités plus intellectuelles donc plus nobles. Dans son essai La Pensée sauvage, le philosophe et anthropologue Claude Lévi-Strauss remet en cause cette dévalorisation en opposant la figure du bricoleur et celle de l’ingénieur, non pour les hiérarchiser mais pour montrer que chacune a sa propre manière de penser et de travailler : une logique rationnelle et programmatique d’un côté, une forme d’intelligence plus pratique de l’autre. Le texte est organisé en deux grands mouvements : dans un premier temps (du début jusqu’à « les résidus de constructions et de destructions antérieures »), l’auteur cherche à établir la différence des univers mentaux du bricoleur et de l’ingénieur. Dans un second moment (à partir de « L’ensemble des moyens du bricoleur »), Lévi-Strauss traite des moyens spécifiques dont ces deux figures se servent.
Dans la première partie du texte, Claude Lévi-Strauss distingue le bricoleur de l’ingénieur en montrant la différence entre leurs univers mentaux respectifs.
Cette première différence entre le bricoleur et l’ingénieur est liée à une deuxième, qui concerne les moyens dont disposent respectivement l’ingénieur et le bricoleur.
En essayant de comprendre l’état d’esprit du bricoleur, Claude Lévi-Strauss n’entend pas seulement redonner ses lettres de noblesse à l’activité de bricolage. Remis dans le contexte plus général de La Pensée sauvage, il veut aussi montrer que la manière hyper-rationaliste dont l’Occident survalorise l’intellect et l’abstraction ne rend pas justice à d’autres manières de penser, plus concrètes mais infiniment plus subtiles et plus exigeantes qu’il n’y paraît.
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