Avril 2024
Philosophie Magazine #178
Erdoğan est partout et tout le temps. La semaine, il prend fait et cause pour l’Azerbaïdjan, le “pays frère” des Turcs, dans le conflit qui l’oppose à l’Arménie dans le Haut-Karabagh – et qu’il a remporté grâce à l’aide d’Ankara. Le dimanche, on le retrouve en Chypre du Nord, un État reconnu uniquement par la Turquie, où il s’oppose à la réunification de l’île – le sud étant reconnu par l’Union Européenne. À chaque fois, Erdoğan fait valoir “une mission historique” et veut reconnecter la Turquie à sa grande histoire. Sa technique favorite, c’est le recours à l’anniversaire : 2053, qui marque les 600 ans de la prise de Constantinople par les Ottomans. Ou 2071, millénaire de la première victoire turque contre les Byzantins. L’objectif : ne pas être vu comme l’homme des ruptures mais comme le restaurateur d’une continuité millénaire. Un récit qui se nourrit de l’imaginaire de l’Empire Ottoman, dont la devise était, en ancien turc, Devlet-i Ebed Müddet : l’Empire-État éternel, l’idée selon laquelle l’Empire ottoman avait atteint la forme finale du politique, indépassable, immortelle. En réactivant l’identité ottomane de la Turquie, c’est ce rêve politique qu’Erdoğan essaie de sauver : l’Empire n’est jamais mort, il vivrait pour toujours… à travers lui. Décryptage.
Aujourd’hui, d’après le philosophe turc, cette illusion “que tout ce qui devait être dit avait déjà été dit” se retrouve d’ailleurs plutôt du côté de l’Occident. Les Occidentaux seraient à leur tour épuisés, incapables de penser le futur et bloqués dans le commentaire de leurs prédécesseurs. “Il n’y a plus de penseurs comme Kant ou Hegel aujourd’hui. Il ne reste que des néo-kantiens et des néo-hégéliens”, déplore à ce sujet Davutoğlu. Il observe d’ailleurs que l’empire américain a accouché de sa propre fiction d’éternité : la Fin de l’histoire (1992) de Francis Fukuyama, où l’ordre libéral et américain représenterait la forme finale du politique. “Les Ottomans sont passés par la même illusion”, avertit-il. L’éternité ne serait qu’un rêve de décadent, donc. Avec ses discours de restauration millénaire, Erdoğan ne serait-il pas, lui aussi, un décadent ?
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