Avril 2024
Philosophie Magazine #178
La « Maison de l’unité » ouvrira ses portes à Berlin en mai prochain. L’objectif ? Réunir dans un même bâtiment des lieux de culte pour les trois monothéismes, afin de favoriser le dialogue interreligieux. Le projet interroge : le Dieu unique du judaïsme, du christianisme et de l’islam n’est-il pas, au fond, le même ? Bien des philosophes se sont attachés à montrer qu’il était possible de s’ouvrir au Dieu unique sans en passer par une tradition spécifique, et même sans se dire juif, chrétien ou musulman. De quoi minorer (voire supprimer ?) les différences entre les cultes, au profit de ce qui les réunit.
Juifs, chrétiens et musulmans ont-ils le même Dieu ? Question épineuse s’il en est. Assurément, les trois monothéismes n’ont pas la même manière de se rapporter au divin – pas les mêmes rites, pas les mêmes textes de référence, pas la même révélation. Pour autant, et en dépit des différences de récits à ce sujet, tous les trois se référent au Dieu d’Abraham. Ajoutons que le christianisme reconnaît pleinement l’enseignement de l’Ancien Testament et que l’Islam reconnait Jésus et Moïse comme prophètes.
Mais surtout, plus fondamentalement, les trois religions monothéismes affirment l’existence d’un Dieu unique (tout-puissant, créateur, infini et infiniment bon). En raison de son unicité, ce Dieu ne peut qu’être le même. N’est-ce pas, précisément, le cœur des trois fois monothéistes ? Qu’importe alors le visage singulier sous lequel ce Dieu se donne dans les différentes traditions ? Si Dieu doit être absolu, ne faut-il pas, littéralement, qu’il s’absolve de toutes les traditions qui le vénèrent et excède, toujours, les discours qui se réfèrent à lui ? Ne faudrait-il pas, d’ailleurs, chercher cet excès de Dieu au delà des médiations partielles par lesquelles il se serait révélé dans l’histoire ?
Le but de la « Maison de l’Un » n’est pas, même si son nom peut porter à confusion, de produire un syncrétisme des trois monothéismes, en diluant leurs différences. Il est plutôt, comme l’affirment les tenants du projet, de favoriser le dialogue interreligieux – que cherche notamment à favoriser le pape François, qui déclarait il y a quelque temps, non sans provoquer de remous au sein de l’Église catholique, que « le pluralisme et les diversités de religion, de couleur, de sexe, de race et de langue sont une sage volonté divine. » Que les trois monothéismes soient incapables de se mettre d’accord sur la manière dont Dieu a parlé à l’homme n’interdit sans doute pas que les hommes parlent entre eux. Qu’il puisse prendre conscience des valeurs que l’humanité partage et des actions qu’elle pourrait mener en commun. Cette recherche d’un commun n’implique aucunement de renoncer à la singularité des fois : elle peut être, au contraire, une occasion de cultiver des différences théologiques irréconciliables.
Mais certains penseurs vont plus loin, et soulignent qu’il est possible de s’ouvrir au Dieu unique sans faire aucun détour par l’enseignement révélé. Trois branches se sont, ainsi, mises en quête d’un Dieu qui, pour être vraiment absolu, pour apparaitre dans sa vérité, devrait s’émanciper des dogmes partiels et imparfaits.
Les représentants des différentes communautés religieuses se sont, en général, montrés hostiles à ces trois voies. Même s’ils ne remettent pas dans la plupart des cas au cause l’importance de la matrice textuelle du dogme, les tenants de des trois voies sont pourtant entraînés, à leur corps défendant, dans cette voie : qu’importe la Bible ou le Coran si l’on peut accéder à Dieu autrement – et, du reste, mieux qu’au travers d’images religieuses on ne peut plus imparfaites. Affranchissement souvent jugé insupportable, s’il en est.
C’est la raison pour laquelle les trois monothéismes réaffirment, chacun à sa manière, l’existence de ce que l’on peut appeler une singularité historique de la révélation : un moment où Dieu se donne aux hommes et entre dans l’histoire d’une manière déterminée mais indépassable – quoique la forme prise par cette révélation s’abaisse au niveau de l’homme. Au fond, le véritable mystère de Dieu tient moins à son incompréhensibilité que, précisément, à la manière dont Dieu parvient à s’exprimer, sous une forme absolument parfaite, dans la langue des hommes. Cette singularité historique interdit radicalement que les trois religions de l’Un puissent être identifiées l’une à l’autre – et explique, au contraire, qu’elles puissent entrer en rivalité.
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