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Philosophie magazine n°178 - mars 2024

Avril 2024

Philosophie Magazine #178

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Les derniers jours d' Emmanuel Kant, 1994. Réalisation Philippe Collin. © Collection Christophel 

Biopic

Kant, révolutionnaire dans sa chambre

Sven Ortoli, Octave Larmagnac-Matheron, publié le 06 février 2024 13 min

En quatre-vingts ans de vie, Emmanuel Kant ne s’éloigna jamais de plus d’une centaine de kilomètres de sa ville. Ce qui ne l’empêcha pas de voyager mentalement vers des frontières que nul homme n’avait entrevues avant lui... 

 

« L’histoire de la vie d’Emmanuel Kant est difficile à écrire, car il n’eut ni vie ni histoire. Quel contraste bizarre entre la vie extérieure de cet homme et sa pensée destructive ! En vérité, si les bourgeois de Koenigsberg avaient pressenti toute la portée de cette pensée, ils auraient éprouvé devant cet homme un frémissement bien plus horrible qu’à la vue d’un bourreau qui ne tue que des hommes. » Le portrait brossé trente ans après la mort de Kant par le poète Heinrich Heine est drôle, mais pas tout à fait juste. L’existence du plus célèbre philosophe allemand pourrait certes difficilement être qualifiée d’exaltante : il naquit à Koenigsberg, en Prusse-Orientale, ancien siège de l’ordre teutonique et ville très active de 70 000 habitants au moment de sa naissance, et il y mourut le 12 février 1804 sans jamais s’en éloigner de plus d’une centaine de kilomètres. Entre-temps, il voyagea mentalement vers des frontières que nul homme n’avait entrevues avant lui.

 

1724-1740 / Enfance piétiste

Rien ne prédestinait le futur père de l’idéalisme transcendantal à la philosophie. Kant naît le 22 avril 1724. Il est le quatrième des onze enfants d’une famille modeste. Son père, Johann Georg, est un bourrelier « honnête et moralement décent ». Sa mère, Anna Regina, est « intelligente et pieuse ». La jeunesse d’Emmanuel est marquée par l’influence du piétisme, mouvement protestant centré sur le désir d’un christianisme authentique et la nécessité d’une piété personnelle, auquel appartient sa mère : « Je n’oublierai jamais ma mère, car elle a déposé en moi et fait croître les premiers germes du bien. Elle ouvrait mon cœur aux impressions de la nature. Elle excitait et élargissait mes idées, et ses enseignements ont eu sur toute ma vie une influence salutaire et toujours persistance. » Sous l’impulsion de sa mère, le jeune Kant rejoint en 1732 le collège Fridericianum dirigé par un autre piétiste, le pasteur Franz Albert Schultz. Il y passera les sept premières années de sa scolarité, dont la cinquième fut marquée par la mort précoce d’Anna Regina à l’âge de 40 ans.

“Jouer aux cartes pour de l’argent, expliquera Kant dans une conférence, ‘nous cultive, nous rend d’humeur égale et nous apprend à maîtriser nos émotions’”

 

1740-1746 / Les années étudiantes

En 1740, Kant entame des études de théologie à l’université de Koenigsberg. Seule université de Prusse-Orientale, l’Albertina accueille chaque semestre entre 300 et 500 étudiants venus de Pologne, Lituanie et d’autres pays baltes. Parmi les universitaires influents, il y a Martin Knutzen, professeur de mathématique et de philosophie. L’homme est un piétiste convaincu. Lorsque Kant entre à la fac, Knutzen publie ses Preuves philosophiques de la vérité du christianisme, ouvrage dans lequel il assène ce qu’il baptise ses « théorèmes » : « Nous avons le devoir d’obéir à Dieu », « Dieu punira les impies », etc. Mais Knutzen initie Kant à la pensée de Christian Wolff, continuateur de Leibniz, et à la physique de Newton, laquelle le convaincra de la possibilité d’une « connaissance synthétique a priori » et d’une science indépendante de toute expérience particulière. En 1744, Knutzen acquiert une fulgurante célébrité lorsqu’une comète apparaît dans le ciel de Koenigsberg. Comète déjà passée en 1698 et dont il avait calculé en 1738 qu’elle survolerait la Prusse six ans plus tard. En réalité, comme le montra le mathématicien Euler, Knutzen avait tout faux. La comète n’était pas la même. Mais l’intérêt de Kant pour les sciences physiques est éveillé. S’il n’est pas un fêtard, le philosophe ne dédaigne pas le billard et les cartes : Heilsberg, son meilleur ami de l’époque, raconte qu’il est particulièrement doué au jeu de l’Hombre. Jouer aux cartes (pour de l’argent), expliquera Kant dans une conférence, « nous cultive, nous rend d’humeur égale et nous apprend à maîtriser nos émotions ». Heilsberg note que son ami possède un sens de l’humour bien développé et que, « lorsqu’il était critiqué pour ne pas avoir assez ri, il admettait volontiers son défaut et ajoutait qu’aucun métaphysicien ne ferait autant de bien au monde qu’un Érasme ou un Montaigne dont il était capable de réciter des passages par cœur ».

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