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Philosophie magazine n°178 - mars 2024

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Alexandre Kojève jeune, au début du XXe siècle. Photographe inconnu. © Domaine public. Illustration © iStockphoto

Série : la philo, nid d’espions

Kojève, un agent de Staline ?

Elliot Mawas, publié le 04 août 2023 6 min

Alexandre Kojève (1902-1968) a fait découvrir Hegel à Merleau-Ponty, Bataille ou Lacan avant de mener une carrière de haut fonctionnaire. Derrière son nom, une légende, couverte de nombreuses zones d’ombres. Travaillait-il pour l’Union soviétique ? Portrait d’une éminence grise. 


 

Kojève, philosophe du dimanche et espion le reste de la semaine ? On le connaît d’abord comme celui qui a renouvelé l’interprétation de la pensée de Hegel en France dans les années 1930. Penseur de l’histoire, de la liberté et de l’autorité, son nom est inscrit à l’encre invisible sur toute la pensée du XXe siècle. Dominique Auffret aborde la première ces thématiques dans Alexandre Kojève. La philosophie, l’État, la fin de l’histoire (Grasset, 1990, Le Livre de poche, 2002). Mais qu’en est-il de son engagement politique et de son rôle au sein d’une Europe encore en construction ? Dans Le Philosophe du dimanche : La vie et la pensée d’Alexandre Kojève (Gallimard, 2012), le philosophe italien Marco Filoni jette un peu de lumière sur l’ombre mystérieuse d’Alexandre Kojève. Il y dresse le portrait d’un homme ambigu dont la pensée ne peut être séparée de l’action : « Les dimensions du jeu et de la parodie ne sont pas indispensables seulement pour dépeindre l’homme qu’était Kojève. Il les utilisait aussi dans le cadre intellectuel caractérisé par le recours continu à la provocation et au paradoxe. » Philosophe, haut-fonctionnaire, éminence grise ou agent double… les casquettes prêtées à Kojève sont multiples. Il s’en serait amusé. Car si, avec Kojève « la vie humaine est une comédie », nul doute qu’il aura su « la jouer sérieusement ».

Le philosophe de la fin de l’histoire

Alexandre Kojève est né à Moscou, en 1902, au sein d’une famille de la grande bourgeoisie russe. Communiste convaincu, il pressent les années terribles qui attendent la Russie et part faire ses études à Heidelberg (Allemagne) en 1918. Sa thèse, dirigée par Karl Jaspers (1883-1969), porte sur la pensée de Vladimir Soloviev (1853-1900) partagée entre la liberté de l’homme et le caractère absolu de Dieu, deux thèmes qui marqueront son cheminement intellectuel. Les études finies, cap sur Paris où il vit d’abord en dilettante, des rentes et de la vente de tableaux de son oncle, le célèbre peintre abstrait Vassily Kandinsky. Mais en 1929 survient le crash boursier. Kojève a 27 ans, et il est ruiné. C’est donc en recherchant un emploi – et avec une bonne dose de chance – qu’il est appelé à donner un séminaire sur la Phénoménologie de l’esprit, l’ouvrage phare de G. W. F. Hegel publié en 1807. Là, dans une petite salle de la Sorbonne, il enseigne aux plus grands noms de l’intelligentsia française de l’époque : de Raymond Aron à Georges Bataille, qui affirme dans ses Mémoires y avoir été « rompu, broyé, tué dix fois », en passant par Maurice Merleau-Ponty, le psychanalyste Jacques Lacan, ou encore les écrivains André Breton et Raymond Queneau. 

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