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Philosophie magazine n°178 - mars 2024

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De g. à dr. : Vanessa Springora, Judith Chemla et Judith Godrèche. © Sipa

Société

La mécanique de l’emprise

Clara Degiovanni, publié le 16 février 2024 9 min

Deux actrices et une écrivaine-éditrice. Vanessa Springora, Judith Chemla, Judith Godrèche : ces trois femmes ont toutes, à leur manière, décrit une facette de « l’emprise ». Comment se déploie cette forme de manipulation complexe et que fait-elle aux victimes ? Tentative de définition d’un concept très actuel.



« C’est comme une main qui se referme sur votre cœur, et qui serre, serre, serre. » Voici comment Judith Godrèche décrit la relation que lui a imposée le réalisateur Benoît Jacquot alors qu’elle n’avait que quatorze ans, au micro de Sonia Devillers, le 8 février. Comme le décrit l’actrice, l’emprise, c’est d’abord la main qui prend. En anglais, on dit « the grip », qui signifie la prise, la poignée, l’adhérence. Quelque chose s’empare et serre, cherche à s’engluer à l’autre pour s’en saisir. 

Avant de désigner une relation de domination, le terme était bien plus neutre. Jusqu’au début du XXe siècle, il désignait une pratique d’extrapolation de terrain. Lorsque les pouvoirs publics venaient s’installer à un endroit pour y construire une infrastructure, on disait qu’ils avaient « une emprise » sur ce lieu précis, qu’ils venaient occuper pour bâtir leurs édifices.

Au siècle dernier, le sens « d’emprise » s’est mis à qualifier des rapports de domination, notamment amoureuse, à la suite d’un croisement entre le mot « empire » et le mot « empreinte ». L’emprise est d’emblée imprégnée de ce double sens de « commander, régner » et de « laisser une marque ». Celui ou celle qui exerce son emprise règne en maître, tout en posant son empreinte.

Dépossession de soi

L’emprise, dans son sens contemporain, conserve cette idée d’occupation. Elle désigne une manière de se glisser à la place de l’individu, en prenant possession de ses pensées. « Il existe de nombreuses manières de ravir une personne à elle-même. Certaines semblent au départ bien innocentes », écrit Vanessa Springora dans Le Consentement (Grasset, 2020), livre qui relate la relation d’emprise qu’elle a eue avec l’écrivain Gabriel Matzneff alors âgé de quarante-neuf ans quand elle en avait quatorze. Elle se souvient notamment du jour où ce dernier l’a supplié d’écrire une dissertation à sa place. La consigne était : « Racontez un de vos exploits ». Il a insisté pour qu’elle expose un souvenir de son enfance à lui, et non à elle, en mettant tout le devoir au féminin. Matzneff a ainsi remplacé sa mémoire de jeune fille par la sienne. Les mots de la collégienne ont dû laisser la place à ceux de l’homme adulte. Et l’autrice de conclure : « La dépossession commençait comme ça, entre autres choses. »

Dans le cas de l’actrice Judith Godrèche, cette dépossession passait par les objets culturels qu’elle appréciait. Elle relate que Jacquot avait pour habitude de raconter que les auteurs de ses livres préférés étaient tous « les meilleurs amis à lui ». Loin d’être anodines, ces histoires sont une manière de conquérir une place dans la vie de la personne, de s’immiscer dans son domaine : de gagner du « terrain ».

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