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Philosophie magazine n°178 - mars 2024

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Décryptage

Le déclin de l’Occident, mythe ou réalité ?

Michel Eltchaninoff, publié le 01 décembre 2020 3 min

La Chine a-t-elle déjà gagné la compétition mondiale ? C’est la conviction de Pékin, qui se considère victorieuse dans la gestion de la pandémie de Covid-19 et qui observe avec délectation les effets délétères du trumpisme. Pour elle, le déclin de l’Occident est en train de s’accélérer.

Cette idée est également à la mode en Europe, et notamment en France, où des auteurs comme Michel Onfray (avec son livre Décadence, 2017) ou Éric Zemmour (dans son essai Le Suicide français, 2014) « cartonnent ». Sans toujours le dire explicitement, les « déclinistes » se réfèrent à un best-seller, paru il y a cent ans (entre 1918 et 1923) : Le Déclin de l’Occident de l’Allemand Oswald Spengler (1880-1936). 

Il faut dire que ce livre a une mauvaise réputation. Son auteur était fasciné par le fascisme de Mussolini. S’il a refusé les offres de service des nazis, il est l’un de ceux qui ont préparé l’avènement du national-socialisme par sa critique sans merci de la démocratie parlementaire. Ce pavé, qui a été lu et commenté par tous ses contemporains et qui reste l’une des bibles de l’extrême droite, est désormais difficile à trouver en librairie. Nous l’avons lu et vous en résumons les thèses principales.

 

Le Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler n’est plus réédité et il est difficile à trouver. Pourtant ses thèses n’ont jamais eu autant de résonance qu’aujourd’hui, et plus seulement à l’extrême droite. Comment expliquer ce paradoxe ? 

  • Spengler était un auteur de la « révolution conservatrice » allemande, opposée au régime démocratique de la République de Weimar installée en Allemagne de la fin de la Première Guerre mondiale à l’avènement de Hitler. Il a fortement inspiré les idées nazies. Il est donc devenu délicat de s’y référer, d’autant qu’il fait partie du panthéon intellectuel de l’extrême droite – Jean-Marie Le Pen le citait encore dans un discours en 2002.
  • Comment expliquer que son thème, le déclin, soit aussi populaire ? D’abord parce qu’il n’est pas le seul à avoir découvert après le choc planétaire de la Grande Guerre que l’Occident était en train de s’autodétruire. En 1919, c’est Paul Valéry, peu suspect de fascisme, qui écrit dans La Crise de l’esprit cette formule devenue célèbre : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » La conscience occidentale a été ébranlée jusque dans ses fondements. La suite de son histoire en illustre les conséquences : fantasmes de création d’un homme nouveau totalitaire, victoire des démocraties et progrès social, jusqu’aux crises financières, écologiques, politiques, à la mondialisation en passant par l’essor de la Chine. 
  • Mais, à l’époque, l’Occident est au sommet de ce qu’il considérait comme sa mission historique : progrès de l’éducation et du savoir, progrès scientifique et technique, fin des empires et installation de régimes démocratiques, balbutiements d’avancées sociales et création d’un régime socialiste en Russie, féconds bouleversements artistiques. Spengler voit pourtant l’Occident comme un colosse aux pieds d’argile. Selon lui, les grandes villes, l’avènement du capitalisme financier, la victoire du droit, la sortie du religieux, jusqu’au mariage d’amour et au contrôle des naissances sont autant de signes d’une perte de vitalité. Lecteur de Nietzsche, il considère que tout ce qui vient contrôler, brider, formaliser les instincts vitaux est un signe de décadence. 
  • La situation n’est plus la même cent ans plus tard. L’Occident est en train d’être détrôné, en termes de puissance économique et politique, par la Chine. Il est à l’origine de la catastrophe écologique en cours. Il est aussi en proie à des doutes internes qui le minent et mettent en péril son modèle démocratique et social. Spengler aurait pressenti cette lente dégringolade. 
  • Nombreux sont ceux qui pensent, comme Spengler, que c’est l’excès de formalisme juridique, démocratique, moral (comme le politiquement correct) qui empêchent les Occidentaux d’oser engager une politique de puissance. Ce qui le fait le succès de la formule de Spengler, c’est que ni lui ni ses propagandistes actuels ne se résolvent au déclin, mais appellent à un sursaut des instincts contre l’État de droit, la tolérance, l’idée d’universalisme. 

Ah, non, pas tous ! Peter Sloterdijk, lui, nous conseille de profiter de cette période de décadence pour oublier les rêves de grande politique, entrer en nous-mêmes, lire, créer pour soi et quelques proches : « La décadence ? s’étonne-t-il. Ce n’est qu’un faux mot pour désigner un état de civilisation très avancée. »

Les grandes idées du “Déclin de l’Occident” d’Oswald Spengler
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