Avril 2024
Philosophie Magazine #178
« Une première dans l’histoire » : c’est en ces termes que l’entreprise américaine Agility Robotics qualifiait l’inauguration de la première usine au monde entièrement dédiée à la fabrication de robots humanoïdes. Ces androïdes polyvalents sont destinés à différents secteurs de l’économie. D’une manière générale, les robots sont-ils l’avenir du travail ? En nous inspirant des réflexions philosophiques sur l’aliénation et le travail, voici comment l’on pourrait concevoir l’articulation du travail entre être humains et machines à l’avenir.
Faut-il craindre ou espérer la généralisation des robots, l’automatisation de la production, la machinisation de l’économie ? Les critiques de la machine sont aussi anciennes que le machinisme lui-même. Karl Marx, à l’aube de la révolution industrielle, en fournit sans doute le meilleur exemple dans le Manifeste communiste (1847-48). « L’extension du machinisme et la division du travail [qu’elle accentue] ont fait perdre au travail des prolétaires tout caractère d’indépendance et tout attrait. Le producteur devient un simple accessoire de la machine à qui l’on ne demande que le geste manuel le plus simple, le plus monotone, le plus vite appris. » Ce n’est plus la machine qui travaille pour l’homme mais l’homme, réduit à un rouage, qui travaille pour la machine. Celle-ci accentue la séparation entre l’homme, élément infime d’une immense chaîne de production tournée vers un marché impersonnel, et le produit de son travail. Le travail se fait toujours plus abstrait (le travailleur ne sait plus du tout ce qu’il fait et pourquoi il le fait). Il perd son sens. Et il perd en même temps sa valeur parce qu’il n’exige plus que quelques compétences simples. Le travail consiste « à ne plus que surveiller la machine et l’empêcher de tomber en panne ». Tous les travailleurs sont interchangeables dans cette grande machinerie. « C’est la machine elle-même qui, procurant adresse et force à l’ouvrier, est maintenant le virtuose, dotée de son âme propre. […] L’activité de l’ouvrier, réduite à une pure abstraction, est déterminée et réglée de tous côtés par le mouvement de la machinerie » (Grundrisse).
La critique sera reprise et prolongée par de nombreux penseurs :
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