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Philosophie magazine n°178 - mars 2024

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André Glucksmann en 2006 © Carole Bellaïche

Mort du philosophe et essayiste André Glucksmann

Cédric Enjalbert, publié le 10 novembre 2015 4 min
Philosophe et essayiste, André Glucksmann est mort à l’âge de 78 ans. Il a initié le mouvement des “nouveaux philosophes”.

Le philosophe et essayiste André Glucksmann est mort à l’âge de 78 ans, dans la nuit du lundi 9 au mardi 10 novembre 2015, à l’âge de 78 ans. Philosophe antitotalitaire revenu de la ferveur maoïste, il a initié aux côtés de Bernard-Henri Lévy et de Christian Jambet, le mouvement des « nouveaux philosophes », engagés dans la critique du totalitarisme. Militant des droits de l'homme et défenseur des boat people, il défendait l'idée de l’interventionnisme et de la guerre juste.


Aron et Sartre

Né le 19 juin 1937 dans une famille juive polonaise, agrégé de philosophie en 1961, André Glucksmann fraye son chemin dans les milieux communistes tandis qu’il croise la route de Raymond Aron, dont il devient l’assistant à la Sorbonne. Avec lui, il se penche sur les questions géopolotiques et publie en 1968 son premier livre : Le Discours de la guerre, inspiré par les travaux de son maître sur Clausewitz. Il ne cessera de défendre par la suite une certaine légitimité de la guerre, convaincu que « Le pacifiste tue en laissant tuer. Résister à l’injustice d’un tueur, c’est s’autoriser, se légitimer de son injustice. » Il précise sa position dans un dialogue menée avec Monique Canto-Sperber :

« En résumé, soit nous pensons la guerre dans l’horizon de la paix, soit nous concevons la paix dans l’horizon de la guerre. Ces deux paradigmes impliquent des conduites très différentes. À notre époque, je dirais que les modes de justification de la guerre devraient essentiellement relever du jus in bello et non du jus ad bellum : c’est parce que nous sommes immergés dans des situations où la guerre est toujours possible que l’effort pour maîtriser cette éventualité peut être argumenté. Bref, autant l’idée de guerre juste me paraît totalement anachronique, autant celle d’une justice dans la guerre (dont les règles ont été codifiées dans la convention de Genève ou dans la Déclaration universelle des droits de l’homme) me semble d’une brûlante actualité ! »

Suite à la publication de L’Archipel du Goulag de Soljenistsyne en 1974, qui dénonçait les crimes commis par le régime soviétique, André Glucksmann rompt franchement avec le marxisme. Il publie dès l’année suivante La Cuisinière et le Mangeur d’hommes. Refléxions sur l’État, le marxisme et les camps de concentration, qui établissait un parallèle entre le nazisme et la communisme, et se fait l’une des figures phares du mouvement des nouveaux philosophes, aux côtés de Christian Jambet, de Guy Lardeau et de Bernard-Henri Lévy. Avec eux, ils défraient les plateaux télé, engagés dans la critique du totalitarisme. Il fait paraître Les Maîtres penseurs en 1977, fustigeant les dénonciateurs de la bonne et de la mauvaise conscience.

Lorsque, fuyant le communisme, des centaines de milliers de réfugiés clandestins quitte le Viêt Nam à bord de bateaux de fortune, André Glucksmann parvient à réunir dans une alliance impossible Jean-Paul Sartre et Raymond Aron autour du Président de la république Valéry Giscard d’Estaing, afin de lancer l’opération humanitaire « Un bateau pour le Viêt-Nam ».


Histoire tragique

Passé du maoïsme à l’atlantisme, André Glucksmann couvre la chute du mur de Berlin pour la presse française. Il écrit dans Le Monde du 13 octobre 1989: « Sortir du communisme, c’est rentrer dans l’Histoire et non sauter d’un système à l’autre. » Ses articles donnent lieu à un livre Sortir du communisme, c’est rentrer dans l’Histoire publié aux éditions de l’Aube, la même année. À l’occasion du vingtième anniversaire de la Chute du mur de Berlin, il revient sur ces évènements à la lueur de l’actualité: 

« C’était, et cela demeure le combat de ma vie. Je n’ai rien à reprendre vingt ans après. En disant que la mort du communisme signifie un retour à l’Histoire, je m’opposais à un article de Francis Fukuyama paru à l’été 1989. Il y proclamait la “fin de l’Histoire”, soit la fin des grands débats, des grands conflits et des grandes épreuves, appel terrifiant à croiser les bras et à dormir debout. Or, je l’affirme, l’Histoire demeure tragique. C’est le lieu des défis, de notre inaction, de nos complaisances ou de nos résistances. »


Crime d’indifférence

Ce détracteur du pacifisme, partisan d’une intervention en Serbie lors de la guerre du Kosovo en 1999, défenseur de la cause tchétchène dans le conflit qui oppose ce peuple aux Russes, il soutient l’intervention en Irak comme l’hypothèse de raids en Libye. Engagé en faveur de l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, avant de se raviser, critiquant les liens qui unissent le futur président à Vladimir Poutine, il fait paraître une autobiographie intitulée Une rage d’enfant (Plon, 2006) et son dernier ouvrage, Voltaire contre-attaque (Robert Laffont), en 2014, quelques mois avant que les attentats terroristes menés contre la rédaction Charlie Hebdo n’ensanglante le pays, nous confrontant à l’horreur, rappelant qu’il serait illusoire et inconséquent de croire que, après la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, l’Europe fêterait « l’avènement d’un monde libre, pacifique et prospère ».

Dans un dossier consacré au philosophes des Lumières, défenseur d’une tolérance bien pensée, il notait une dernière fois combien « Rien de ce qui est inhumain ne nous est étranger. La leçon est dure à avaler : le mal demeure premier et universel. Inutile de détourner les yeux. Dangereux de s’inventer des paradis. Voltaire propose une arme pour résister, coup par coup : la tolérance, nécessité de nous entendre non sur le bien, mais contre le mal. » Et le philosophe de conclure, avec un goût d’amertume mais sans baisser la garde : « Le siècle précédent nous l’enseigne, le silence et le laisser-faire tuent les lointains d’abord et les proches ensuite. À force de regarder creuser la tombe des autres, on ouvre la sienne. Le crime d’indifférence est la condition sine qua non des exterminations. Combat interminable, “Criez et qu’on crie”. »

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