Avril 2024
Philosophie Magazine #178
Une intelligence artificielle pour nous aider à prendre des décisions morales ? C’est ce que promet le projet « Delphi », lancé par le Allen Institute de Seattle. Cette IA compile une grande quantité de jugements individuels sur différentes situations de prise de décision morale – des plus banales aux plus tragiques. Quelle est donc la morale de cet algorithme ? Pas si différente de la nôtre, au fond. Souvent incohérente, comme nous, sa conception de l’action échappe au partage strict du bien et du mal, et se rapproche de la typologie des jugements développée par le philosophe médiéval Averroès (1126-1198). Nous avons testé, pour vous, notre moralité en compagnie de Delphi et du penseur arabe.
Delphi a, de prime abord, des positions morales bien ancrées. Est-ce toujours mal de mentir ? « Oui, c’est toujours mal. » Est-ce toujours mal de tuer quelqu’un ? « Oui, c’est toujours mal. » À en juger par ces deux questions phares de l’histoire de la philosophie morale, l’intelligence artificielle développée par le Allen Institute est, comme disent les spécialistes de l’éthique, déontologiste : elle se tient à des principes stricts, à des interdits absolus. Sauf que, dès lors que l’on raffine un peu la question posée, les choses se compliquent.
Nouveau test. « Est-ce OK de mentir pour sauver la vie de quelqu’un ? » Réponse : « C’est OK. » Et pour sauver ma vie ? « C’est OK. » Delphi est particulièrement sensible à la manière dont on est capable de justifier son action, et de scénariser le conflit entre différentes exigences éthiques. Mais dès qu’elle entre dans la complexité du réel, l’IA perd de ses certitudes. Elle est contrainte de revoir ses jugements de départ, un peu trop catégoriques. Nous en faisons aussi l’épreuve quasi quotidienne. Nos jugements sont entachés d’une profonde incohérence morale, d’une casuistique spontanée qui nous amène à juger différemment des cas de figure semblables, dès lors que la manière dont ils sont présentés et contextualisés diffère. Rien d’étonnant, puisque Delphi a été entraînée à partir de jugements humains.
Cette incohérence peut nous embarrasser. Mais ne nous invite-t-elle pas aussi à remettre en question notre volonté de toujours classer, de manière rigoureuse, nos actions entre bien et mal ? Le panel même des réponses de Delphi ne correspond pas à cette logique binaire. Il relève plutôt de la typologie des jugements développée notamment par Averroès dans son Discours décisif (1179) :
La typologie d’Averroès, dont Delphi semble une transposition, n’est pas un blanc-seing donné à une forme de laxisme, dont certains théologiens du XVIIe siècle, les casuistes, étaient constamment accusés. Elle permet simplement de spécifier les jugements que nous portons sur nos actions ou celles des autres de manière plus subtile que par un simple partage dichotomique du bien et du mal. Et d’appréhender un peu plus finement la complexité des situations réelles dans nos prises de décision.
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