Avril 2024
Philosophie Magazine #178
L’ex-femme d’Emmanuel Carrère a-t-elle raison d’interdire à l’écrivain de l’évoquer dans ses livres ? Fallait-il donner un César à Roman Polanski alors qu’il a été poursuivi pour viol ? Et le Nobel à Peter Handke, alors qu’il a soutenu les Serbes durant la guerre de Yougoslavie ? Houellebecq est-il islamophobe ? La philosophie de Heidegger est-elle antisémite ? Doit-on interdire la republication des pamphlets de Céline, censurer les chansons misogynes du rappeur Orelsan, décrocher des musées les toiles de Gauguin, qui aurait abusé de ses jeunes modèles ? La pédophilie de l’écrivain Gabriel Matzneff a-t-elle bénéficié d’une indulgence coupable de la part des critiques littéraires ? Et cætera, et cætera.
La liste est longue, de ces « affaires » sur lesquelles nous aimerions avoir l’avis moral tranché qu’elles requièrent et qui serait valable pour toutes. Or justement : si elles s’argumentent comme des matchs de « pour » et de « contre », elles ne peuvent se trancher qu’au cas par cas. Mais elles ont en commun une grande question classique, Peut-on dissocier l’œuvre de l’auteur ?, que reprend fort opportunément la sociologue de la culture Gisèle Sapiro dans son essai qui paraît aujourd’hui aux Éditions du Seuil. Critère par critère, cas par cas, elle tente de la démêler et d’y répondre avec crêtes et nuances.
Gisèle Sapiro détaille plusieurs cas d’« auteurs scandaleux », soit par leur conduite privée (Polanski, Matzneff…), soit par des prises de position idéologiques condamnables (Heidegger, Maurras, Renaud Camus, Richard Millet, en traitant à part le cas de Peter Handke). En croisant les critères (selon la nature des actes commis et leur rapport avec l’œuvre), elle examine chaque fois comment s’affrontent, et se disqualifient mutuellement dans les débats, deux positions « idéaltypiques » : dissocier l’oeuvre et l’auteur, ou au contraire les rendre inséparables dans le jugement moral ou politique que l’on porte sur eux. Illustration avec l’affaire Polanski, lors de la remise des César en février 2020.
1. Oui, répondent les associations féministes : sacrer Polanski, c’est l’absoudre et minimiser symboliquement la gravité de la violence masculine. Elles refusent de dissocier l’œuvre de l’homme, ou plutôt l’artiste de l’homme. « On trimballe ce qu’on est et c’est tout », lance l’écrivaine Virginie Despentes. L’œuvre est secondaire, elles n’en demandent pas la censure. Le problème central est « le sens d’une récompense ».
2. Non, répondent les partisans de Polanski : l’œuvre doit être jugée pour elle-même, pour son excellence intrinsèque, qui n’implique pas les actes de la personne de l’auteur. Ils séparent l’œuvre de l’auteur, dissocient la morale de l’œuvre de la morale de l’auteur, et défendent l’autonomie de l’œuvre au nom de la liberté de l’art. Ils dissocient aussi l’art de la justice, considérant que le jugement artistique doit être absolument autonome du jugement judiciaire ou social. C’est ce que Gisèle Sapiro appelle « la position esthète ». Celle-ci a une longue tradition en France depuis le XIXe siècle, même si les Ligues pour la liberté de l’art n’ont jamais obtenu qu’elle soit juridiquement codifiée en accordant à l’œuvre ou à l’artiste un statut d’exception. L’artiste reste soumis aux règles qui limitent la liberté d’expression (incitation à la haine ou à la violence contre des personnes ou des groupes en raison de leurs origines, de leur religion, de leur sexe ou de leurs préférences sexuelles).
Peut-on dissocier l’œuvre de l’auteur ?, de Gisèle Sapiro, vient de paraître aux Éditions du Seuil. Disponible ici, l’ouvrage est en librairie depuis le 8 octobre.
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