Avril 2024
Philosophie Magazine #178
La vie aime la symétrie. Il n’y a qu’à jeter un œil à l’allure de l’immense majorité des animaux pour s’en rendre compte. Mais pourquoi donc ? Qu’est-ce qui pousse le vivant à la symétrie ? C’est la question à laquelle s’est efforcée de répondre une équipe internationale de chercheurs en mathématiques, physique théorique, bio-informatique et chimie, dans un article de la revue scientifique américaine Proceedings of the National Academy of Sciences. À l’aide d’une intelligence artificielle, ils ont simulé l’évolution aléatoire de cellules virtuelles. Surprise : les briques élémentaires de la vie tendent à se symétriser d’une manière ou d’une autre. Pour la nature, ce serait une façon de fonctionner selon un principe d’économie. Explications.
« Une éponge typique manque de symétrie définie ; elle pousse comme une masse irrégulière. Pratiquement tous les autres animaux ont une forme déterminée et une symétrie que l’on peut décrire en se référant à un axe imaginaire traversant le corps de l’animal », écrivent les biologistes Peter H. Raven, Jonathan B. Losos et Kenneth A. Mason dans Biologie. Mais comment expliquer cette récurrence de la symétrie ?
Les biologistes ont proposé différents éléments de réponse, fidèles au principe directeur énoncé par le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux dans Raison et Plaisir (Odile Jacob, 1994) : « Les propriétés de symétrie des êtres vivants résultent de l’évolution », donc de la sélection naturelle des plus aptes. Mais en quoi donc la symétrie constitue-t-elle un avantage évolutif par rapport à un ancêtre commun généralement considéré, résume Michaël Manuel dans « Early evolution of symmetry and polarity in metazoan body plans », comme un vivant asymétrique ou d’une symétrie primitive, cylindrique ?
Il faut, pour bien saisir le problème, distinguer deux grands types de symétries :
Les résultats publiés récemment dans PNAS proposent une autre piste. « Les structures symétriques apparaissent préférentiellement non seulement en raison de la sélection naturelle, mais aussi parce qu’elles nécessitent moins d’informations spécifiques pour être codées et sont donc beaucoup plus susceptibles d’apparaître sous forme de variation phénotypique par le biais de mutations aléatoires », notent les scientifiques. Ainsi, la symétrie ne correspond pas tant à un avantage évolutif, mais une sorte d’économie de moyen de la nature : « Comme les structures symétriques nécessitent moins d’informations pour être codées, elles sont beaucoup plus susceptibles d’apparaître comme une variation potentielle. » Étude algorithmique à l’appui, ils sont parvenus à montrer « une prévalence beaucoup plus élevée de phénotypes de faible complexité (haute symétrie) que ce qui découle de la sélection naturelle seule ». La solution la plus simple à un problème de structuration de l’organisme est presque toujours la meilleure… ou du moins la plus viable.
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