Avril 2024
Philosophie Magazine #178
C’est le scandale médiatique de la rentrée. Le 14 août est diffusé le second épisode de « Koh-Lantess » – le « Koh-Lanta des cités » –, une parodie imaginée par Djibril Dramé de la célèbre émission de divertissement. Au programme, un quiz, un jeu de tir à la corde… et une compétition de karting entre surveillants et détenus de la prison de Fresnes, avec à la clef un chèque de 1 700 euros pour trois associations. Les images n’ont pas tout à fait eu l’effet escompté. Reprises par les médias, elles ont choqué une partie de l’opinion publique, au point de pousser le ministre de la Justice à diligenter une enquête administrative.
À la racine du problème : le statut même de la prison, lieu par excellence de la sanction et de la punition. L’idée que l’on puisse y prendre un quelconque plaisir paraît, pour beaucoup, contradictoire. Certains « loisirs » et autres activités qui divertissent (au sens littéral : qui écartent) du seul enfermement, sans doute, sont tolérés – faire du sport, suivre des cours, participer aux tâches collectives, etc. Mais elles le sont, pourrait-on dire, parce qu’elles témoignent d’une volonté d’amélioration de soi, de perfectionnement du détenu. Le karting ou les jeux dans une piscine, au contraire, ont l’allure d’un pur jeu, presque enfantin, visant à prendre du plaisir. Un shoot d’adrénaline, qui ne s’inscrit dans aucun projet, aucune perspective, aucun horizon de réinsertion professionnelle ou familiale.
À ce genre de plaisir insouciant, gratuit, « non naturel et non nécessaire » dirait Épicure, à ce surplus d’excitation, l’homme libre a droit. Pas le prisonnier. Toutes ses activités doivent avoir un sens, un but. Le fait que ce « Koh-Lantess » ait pris la forme d’une activité collective, alors même que la prison est associée à l’enfermement, à la l’isolation, à l’exclusion des logiques de sociabilité, n’a évidemment rien arrangé. De même que l’importance des médiations techniques mises à disposition (non pas aux frais du contribuable, cependant) : le loisir n’est plus un à-côté invisible, marginal, seulement toléré pour maintenir le détenu dans un état de santé mentale qui lui permet d’endurer consciemment la souffrance que représente sa peine, il est intronisé au cœur même de cette société alternative que constitue la prison.
Si la prison, pour une large partie de l’opinion publique, n’est pas un lieu de distraction, elle est même, plus fondamentalement, perçue comme un lieu de souffrance. Elle doit être le lieu de la peine, dans tous les sens du terme.
Mais à quoi donc tient cette volonté de faire souffrir le condamné ? Au moins quatre modes de légitimation ont été avancés par les penseurs de la justice, qui recoupent les sens du grec poinế (ποινή) – à la fois châtiment, expiation, délivrance et compensation :
Dans Les Deux Corps du roi. Essai sur la théologie politique au Moyen Âge (1957), Ernst Kantorowicz donne une définition de cette « …
Un cours inédit d’Emile Durkheim, découvert en 2018, vient d’être publié. Donné en 1892, quatre ans avant la publication de son livre phare…
En braquant le projecteur sur des récits d'ex-détenus, le metteur en scène Didier Ruiz invite dans “Une longue peine”, interprétée sur la scène de…
Si, étymologiquement, la justice et le droit sont très proches (jus, juris, qui donne l’adjectif « juridique »), la justice est aussi une catégorie morale et même, chez les anciens, une vertu. Nous pouvons tous être révoltés…
Le corps est-il une prison à laquelle nous sommes inexorablement rivés, dans le plaisir comme dans la souffrance ? Non, répond Levinas : s’affirmer comme corps est le premier acte par lequel l’homme s’arrache au monde. Mais…
En 1975, Paul Ricœur donne deux cours à l’Université de Chicago sur l’imagination, notion qui irrigue sa pensée sans qu’il l’ait déjà vraiment…
Après trente ans d’enquêtes en détention, la sociologue Corinne Rostaing livre une photographie précise de l’institution carcérale…
Dans Surveiller et punir, Foucault prolonge son combat contre le système carcéral. Menant une enquête historique, il montre que le régime des peines a connu une métamorphose, et que nous sommes entrés dans l’âge des disciplines. Dans…