Avril 2024
Philosophie Magazine #178
Une récente étude révèle que certains Aborigènes d’Australie collaboraient avec des orques pour chasser la baleine. Un cas exceptionnel de mutualisme, qui n’est pas unique, mais qui a été interrompu par la colonisation occidentale. Cette logique de coopération dans une civilisation tout à fait différente de la nôtre est analysée par l’anthropologue Philippe Descola. Explications.
Pendant des siècles, le peuple aborigène Thaua [lien en anglais] de la nation Yuin a chassé la baleine à fanons dans la baie de Twofold… en compagnie d’orques ! Ces étonnantes conclusions d’une étude récemment parue dans le Journal of Heredity confirment des témoignages anciens. Elles donnent une assise scientifique à des spéculations parfois considérées comme légendaires. Dans Comment parler baleine, le vulgarisateur scientifique britannique Tom Mustill écrivait ainsi : « Dans ce que les Européens appelaient la baie de Twofold, près de la ville coloniale d’Eden, les [Aborigènes] ont établi et cultivé une incroyable relation mutualiste avec les orques, qui a peut-être duré des milliers d’années. Entre avril et novembre, les orques quittaient le passage des baleines […] qu’elles piégeaient dans la baie et dévoraient dans les eaux peu profondes, un endroit où les [Aborigènes] pouvaient plus facilement les harponner pour consommer leur chair. […] D’après la tradition orale [ils] récompensaient les orques en leur offrant la gueule des baleines chassées, y compris leur énorme langue qui peut peser jusqu’à quatre tonnes. » Un cas à peine croyable de relation mutualiste.
Le mutualisme est défini en ces termes par Étienne Danchin, Luc-Alain Giraldeau et Frank Cézilly dans Écologie comportementale (Dunod, 2021) : « Des interactions interspécifiques au sein desquelles chaque partenaire retire un bénéfice net ». « Exploitation mutuelle entre deux espèces différentes », le mutualisme n’est pas « assimilable […] à un acte altruiste » : l’intérêt de chaque partie entre en jeu. Mais il s’oppose au parasitisme, où une espèce profite de l’autre à son détriment, et au commensalisme, où une espèce seulement retire un bénéfice, alors que la relation a un effet neutre pour l’autre espèce. La symbiose est une forme particulière de mutualisme, qui se caractérise par le fait que la relation co-bénéfique entre les deux organismes est nécessaire à leur survie. Ce n’est pas le cas de toutes les relations mutualistes. Mais toutes impliquent, dans leur structure, des dynamiques de co-évolution : l’adaptation des espèces à leur milieu est informée par les espèces partenaires avec lesquelles elles collaborent.
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