Avril 2024
Philosophie Magazine #178
Comment le chef de l’État, au plus mal dans les sondages, prépare-t-il sa future campagne présidentielle ? D’après les conseillers et politologues interrogés, il poursuivrait dans la voie populiste initiée à l’été 2010. Le sarkozysme entend dépasser le clivage gauche-droite pour se placer en liaison directe avec les inquiétudes de la « France d’en bas ».
Le sarkozysme n’est peut-être pas un humanisme. Ce n’est sans doute pas davantage une pensée politique aux contours établis. Mais c’est à coup sûr un art plastique tant son héros sait se montrer souple avec les mots et les références. C’est même un art forain, Nicolas Sarkozy jonglant sans pudeur avec les concepts et les valeurs. Et c’est peut-être tout autant un art du mime, puisque le chef de l’État aime prendre les postures les plus contradictoires. Toutefois, on aurait tort de le sous-estimer. Le sarkozysme existe. Si le Président ne passe pas pour un philosophe roi, il n’en a pas moins bâti un corpus d’idées qui ont balisé sa conquête du pouvoir… et qui s’apprêtent à guider la longue marche à l’issue de laquelle il veut tenter de le conserver.
Comme l’affirme le politologue Pascal Perrineau, directeur du Cevipof (Centre d’études de la vie politique française), le centre de recherches politiques de Sciences-po, « un des éléments décisifs de la victoire de Nicolas Sarkozy en 2007 a résidé dans sa capacité à se situer au centre de toutes les droites françaises, pour en redevenir le patron. Issu de la famille néogaulliste du RPR, il pouvait prétendre en assumer l’héritage des valeurs d’ordre, de nation et de progrès. À ce bagage idéologique, il avait ajouté celui du libéralisme, d’inspiration orléaniste, et du “sécuritarisme”, porté par son action à la tête du ministère de l’Intérieur et sa volonté de reconquête de l’électorat du Front national ». Bref, le sarkozysme de la victoire avait réussi à fusionner les « trois droites » définies par l’historien René Rémond. Cette page est tournée : le sarkozysme de la gestion a fait voler en éclats ce mariage. Nicolas Sarkozy et ses conseillers se sont mis en quête d’un nouveau souffle pour aborder la prochaine élection présidentielle.
S’il a longtemps surjoué son peu d’appétence pour les intellectuels, il n’a effectivement que fort peu de contacts avec eux. Le chef de l’État n’a lu ni les grands idéologues, ni les philosophes de renom. Sous l’influence de sa troisième épouse, Carla Bruni-Sarkozy, il rattrape (un peu) son retard, mais l’effort porte d’abord sur le septième art. Ainsi s’inflige-t-il les films du Danois Carl Theodor Dreyer. Pour le reste, le chef de l’État reçoit les philosophes qui le sollicitent, souvent pour des raisons humanitaires, comme André Glucksmann à propos de la tragédie tchétchène, ou Bernard-Henri Lévy sur le cas Sakineh, BHL faisant figure d’opposant officiel, que le Président aime à brocarder autant qu’à choyer (lire l’encadré ci-contre). Nicolas Sarkozy débat aussi de temps à autre avec l’essayiste aronien Jean-Claude Casanova.
Mais Nicolas Sarkozy ne reçoit guère les figures de la République des Lettres à l’Élysée. Il faut dire que le Président n’a pas encore digéré ce déjeuner de mai 2008 où, accueillant le journaliste Philippe Tesson, le philosophe Luc Ferry, l’écrivain Pascal Bruckner, les historiens Laurent Theis, Olivier Wieviorka, et l’académicien Jean-Marie Rouart, il avait choqué en exhibant sa nouvelle montre, « moins voyante que de l’or gris, mais quatre fois plus chère ! » Cette provocation avait fait le tour de Paris et fini de glacer les relations entre le monde intellectuel et le chef de l’État. Quelque temps plus tard, Nicolas Sarkozy avait toutefois pris soin de prendre langue avec l’historien Paul Veyne, l’académicien Pierre Nora et le directeur des Temps modernes, Claude Lanzmann, ou de recevoir le philosophe Marcel Gauchet (lire l’interview, page 29). Sans que ces entretiens ne débouchent sur quoi que ce soit de solide… Depuis, la surenchère sécuritaire du chef de l’État et ses propos contre l’immigration n’ont fait que creuser le fossé de l’incompréhension.
Pour le philosophe Marcel Gauchet, le populisme de Nicolas Sarkozy est occasionnel et purement rhétorique. Il répond aux angoisses de ceux qui subissent la mondialisation.
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