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Philosophie magazine n°178 - mars 2024

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François Fillon en dédicace en 2015 (cc) Wikimedia Commons / G.Garitan

Politique / France

Vincent Valentin : “Fillon, un libéralisme pragmatique plus que doctrinal”

Vincent Valentin, publié le 07 décembre 2016 4 min
François Fillon a été élu candidat pour la prochaine élection présidentielle, lors de la primaire de la droite et du centre, le 27 novembre. Conservateur sur les valeurs, il se réclame de Margaret Thatcher. Mais est-il vraiment libéral ? Nous avons posé la question à Vincent Valentin, enseignant à l’Institut de sciences politiques de Rennes et spécialiste du libéralisme.

Comment analysez-vous la victoire de François Fillon ?

Vincent Valentin : Il a su mobiliser une frange de la droite française qui lie l’État-providence à l’excès : celui des dépenses publiques, du recours aux fonctionnaires, qui entraînerait finalement la dette. Cela a peut-être plus fonctionné que l’appel du pied à Sens commun, auquel il fait au fond peu de concessions. Le rapprochement avec ce mouvement issu de la Manif pour tous reste plutôt symbolique.

 

François Fillon est-il vraiment libéral ?

Il apparaît libéral car nous sommes dans un pays où il est rare que les politiques se positionnent ainsi. Pourtant, il ne l’est pas tant que cela. S’il n’avait pas lui-même eu l’audace de se réclamer de Thatcher, on aurait même eu du mal à faire le rapprochement ! Son programme est plus une adaptation pragmatique à ce qu’il perçoit comme étant un pays en faillite, en crise, qu’un projet qui remettrait fondamentalement en cause l’État-providence. Fillon se réfère certes à l’efficacité de l’économie de marché, veut faire reculer le périmètre de l’État, mais tout cela relève plus d’un libéralisme pragmatique que doctrinal. Il ne remet pas en cause le principe de responsabilité collective. Prenez les retraites. Fillon se contente de proposer un report de l’âge de départ à la retraite, mais il ne propose pas de casser le principe de leur financement par répartition. Un programme véritablement libéral, qui tablerait sur la responsabilité individuelle, et non collective, envisagerait un financement des retraites par capitalisation. De même pour les allocations familiales qu’il veut rétablir universelles. Le libéralisme orthodoxe considère que la responsabilité individuelle prime sur la responsabilité collective, les familles aisées, dans ce cadre-là, peuvent se passer d’allocations. Ses liens avec le président russe Vladimir Poutine l’éloignent aussi du libéralisme. S’il s’agissait uniquement de trouver un allié dans le cadre d’une conception réaliste des relations internationales, on pourrait le dire libéral, comme un Hubert Védrine qui, à gauche, ne considère pas les droits de l’homme comme une référence diplomatique. Mais il semble que Fillon admire en Poutine l’homme fort, qui sait mater la rue. Cela fait plutôt écho à un tout un pan autoritaire de la droite française traditionnelle.

 

« Thatcher adressait une critique morale à l’État-providence, Fillon en critique plutôt les effets »

La référence à Margaret Thatcher est-elle pertinente ?

Le programme de François Fillon retient du libéralisme sa dimension économique parce qu’elle lui permet de défendre la propriété privée, et de se protéger du socialisme. Mais le tout manque de charpente intellectuelle. On ne trouve pas chez lui de référence claire à un auteur libéral. Thatcher brandissait à la Chambre des Communes la Constitution de la liberté de Friedrich Hayek et affirmait que chaque individu étant responsable de sa vie, la responsabilité collective est immorale, injuste. Thatcher adressait une critique morale à l’État-providence, Fillon en critique plutôt les effets. Son programme correspond davantage à une synthèse de différentes composantes de la droite française : libéralisme économique, gaullisme institutionnel, mais sans réforme pour libéraliser la démocratie, pour augmenter les contre-pouvoirs, autant de choses que réclament les véritables libéraux. Son programme ne propose aucune réforme constitutionnelle, si ce n’est la baisse du nombre de parlementaires, qui va dans le sens d’une baisse des dépenses. Sur le plan des mœurs, il reste traditionnel, tout en s’adaptant à ce qu’ils sont une fois pour toute.

 

Son libéralisme ne concerne pourtant ni les valeurs ni les mœurs…

Il y a une cohérence de fond qui rapproche les libéraux économiques et les conservateurs catholiques : la croyance au libre arbitre. Le libre arbitre est ce qui permet d’être responsable à la fois sur le marché et moralement. Dans ce cas, la liberté est plus une forme qu’un contenu. On peut ainsi être pour la liberté de faire des choix, sans plaider pour que ces choix soient libertaires, on peut être libéral sur le plan économique et conservateur sur le plan privé. Par ailleurs, François Fillon avance certes des convictions personnelles conservatrices, mais il n’y a pas dans son programme l’idée d’imposer ces idées. Il se montre très habile vis à vis de la Manif pour tous : à titre privé, il leur affirme être proche d’eux, mais lors du débat face à Alain Juppé, il a bien confirmé qu’il ne remettrait en cause ni l’avortement ni le mariage homosexuel.

 

Y a-t-il en France un candidat à la présidentielle qui incarnerait davantage le libéralisme ?

On n’a pas encore une idée très nette du programme d’Emmanuel Macron, mais si l’on se base sur son positionnement depuis quelques années, il me paraît avoir davantage de réflexes libéraux en s’en remettant davantage à une régulation par la responsabilité individuelle. Il envisage par exemple le principe d’une retraite par capitalisation. François Fillon ne remet pas en cause le cadre général de l’État-providence. Il vaut faire reculer la dépense, il veut casser les 35 heures, il veut moins de fonctionnaires, qui travailleraient davantage, mais le cadre général est maintenu. Cela ressemble plus à volonté de mieux gérer qu’à une volonté de casser le système.

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