Avril 2024
Philosophie Magazine #178
« L’école des Turcs musulmans sera […] un dispositif moral qui tire ses principe de l’éducation, de la métaphysique et de la moralité du Coran […] et qui nourrit la structure spirituelle du peuple anatolien » : c’est par une citation du philosophe turc Nurettin Topçu que le site Kamuajans résumait, il y a quelques jours, les défis de la réforme du système éducatif. La référence est tout sauf étonnante : « Fervents islamistes et nationalistes, Necip Fazıl Kısakürek et Nurettin Topçu furent les mentors de la jeunesse conservatrice et religieuse turque », notait il y a un mois le journaliste Marc Semo dans Le Monde. Longtemps marginalisé par les élites nationalistes kémalistes (du nom du premier président de la République turque, Mustafa Kemal Atatürk) qui s’efforçaient de laïciser l’identité turque et de mettre au pas la religion, le nationalisme turco-musulman de Kısakürek et Topçu occupe aujourd’hui le devant de la scène : tous deux passent pour les inspirateurs de la politique « islamo-nationaliste » d’Erdoğan, qui voit dans l’islam le fil conducteur d’une identité anatolienne séculaire. Tous les deux considéraient que la religion n’était pas une chose du passé, qu’elle avait un avenir – radieux.
« Malgré leur absence de connaissances théologiques sérieuses, leur aura est devenue rapidement très grande face à un islam officiel étroitement sous contrôle de l’État » durant la période kémaliste, ajoute l’historien Özgür Türesay. La réalité est plus compliquée qu’il n’y paraît, au moins dans le cas de Topçu. Si Erdoğan peut se reconnaître dans l’anatolisme de Topçu, au point d’en faire le lauréat posthume du Grand prix de culture et d’art de la présidence en 2017, sa volonté de rendre son indépendance à la religion s’accompagne d’une prééminence donnée au politique sur le religieux : c’est bien l’État, autoritaire, qui contrôle de manière croissante la société en instrumentalisant la question religieuse-identitaire. Ce revirement, Topçu l’aurait condamné : élève de Bergson, il a tiré, des philosophes français qu’il côtoya lors de son séjour en France, une réflexion complexe et subtile sur l’action et la révolte, contre les pesanteurs du conformisme. À ses yeux, la religion – et non le politique – est le coeur de la vie humaine, parce qu’elle est la source de la liberté.
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