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Philosophie magazine n°178 - mars 2024

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Le livre du jour

“Jusqu’à la fin des temps”, de Brian Greene

Sven Ortoli, publié le 24 février 2021 3 min

« Avec le temps, tout ce qui est vivant mourra. » C’est sur ce constat clinique que s’ouvre Jusqu’à la fin des temps (Flammarion, 2021), le livre du physicien et mathématicien – ajoutons, très philosophant – Brian Greene, qui le conclut, comme il se doit, sur la mention non moins clinique que « le cosmos s’achemine vers le froid et la stérilité ».

Entre les deux ? Il y a un très beau livre, intelligent, sensible, clair, qui raconte la grande aventure de l’espèce humaine et qui répond comme elle peut à la question de son destin cosmique. On y croise Emerson et Russell, Sartre et Spengler, Schrödinger et Jouvet (Michel, pas Louis), Camus et bien d’autres tant la curiosité dont témoigne Greene est rhizomatique !

On n’est pas obligé d’adhérer à sa vision impersonnelle et mécaniste du monde, mais Greene n’écrit pas tant en militant qu’en vulgarisateur dans la lignée d’un Gamow, d’un Einstein ou d’un Feynman.

Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Sacrée question mais pas question sacrée pour Brian Greene, car, à ses yeux, nous sommes, ni plus ni moins, des amas de particules régies par les lois de la physique. Pas de libre arbitre pour ces amas qui nous constituent. « Les particules n’ont pas de but. Il n’y a pas de réponse définitive tapie dans les profondeurs de l’espace », attendant d’être découvertes. Chacun d’entre nous, écrit le théoricien des cordes, est une machine à vapeur qui pour survivre « doit régulièrement remettre le compteur de l’entropie à zéro », jusqu’à ce que l’entropie finisse par l’emporter.

L’entropie, c’est quoi ?

C’est le concept clé du second principe de la thermodynamique. Le premier stipule que l’énergie se conserve – rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme –, elle change de forme, mais le bilan comptable est équilibré. Le second principe, quant à lui, explique en quoi le futur se distingue du passé : votre chemise si bien repassée, explique Greene, devient sale et froissée, ou, pour le dire de façon plus cosmique, l’entropie de l’univers augmente de façon irréversible, et celui-ci devient globalement de plus en plus désordonné. Comment dans ces conditions expliquer, d’une part, le point de départ hautement ordonné de notre univers, à savoir le big-bang ? Et, d’autre part, comment les particules et les champs qui sont les ingrédients fondamentaux de notre univers se rassemblent dans des structures prodigieuses d’ordre – des molécules, des étoiles, des hommes, fut-ce de façon transitoire ?

Comment expliquer la vie ?

La vie, explique Greene, permet à « des ensembles de particules à agir de conserve et à manifester des comportements collectifs qui, comparés à ceux du monde inanimé, sont totalement nouveaux. » Un darwinisme moléculaire a permis des variations moléculaires parmi lesquelles se trouvaient des « processus capables d’extraire de stocker et de répartir l’information et l’énergie ». Avec le temps, la sélection naturelle a favorisé différents comportements, parmi lesquels la pensée et la conscience de soi.

Une conscience des particules ? 

De tous les vertiges auxquels Greene nous convie, la part qu’il consacre à la conscience (son déchiffrement, remarque Greene, représente l’« un des défis les plus grands que nous ayons à relever ») n’est pas la moindre. Les particules pourraient-elles être dotées de quelque chose d’analogue à la conscience pour nous ? Greene y évoque, parmi d’autres, la proposition audacieuse du philosophe australien David Chalmers, qui attribue aux particules une proto-conscience qui viendrait s’ajouter à leurs propriétés physiques (la charge, la masse, le spin…). Chalmers précise néanmoins que nous ne disposons absolument pas, au moins pour l’instant, d’une théorie mathématique de cette hypothétique proto-conscience.

En guise de conclusion, Greene, lui, retourne la question de Leibniz : au « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », il substitue le « pourquoi ce quelque chose, “qui est conscient de soi, comme nous, doit ensuite se dissoudre dans le néant”. »

Si, comme l’écrit Nabokov, « la vie n’est qu’un bref éclair de lumière entre deux éternités d’obscurité », il y a dans cet éclair, écrit Greene, de petites étincelles faites des histoires des hommes : en refermant Jusqu’à la fin des temps, il est vrai qu’on se sent un peu moins sombre.

 

Jusqu’à la fin des temps. Notre destin dans l’Univers, de Brian Greene, vient de paraître chez Flammarion dans une traduction de René Cuillierier (512 p., 23,90 € en version imprimée, 15,99 € en version dématérialisée). Il est disponible sur le site de l’éditeur ainsi que chez votre libraire.

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